Sénégal-Mauritanie : L’ambition d’un «corridor de prospérité » agricole se dessine à Saint-Louis

Réunis à l’université Gaston Berger, les acteurs de la vallée du fleuve Sénégal actent le passage du diagnostic à l’action. Finie la logique des frontières, place à une stratégie industrielle commune pour nourrir les deux pays et intégrer la jeunesse.
Ce n’est plus seulement un fleuve qui sépare deux pays, c’est désormais un bassin de vie et de production partagé. Depuis ce lundi, les locaux de l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis vibrent au rythme des négociations et des ateliers techniques du Projet de résilience et de développement communautaire de la vallée du fleuve Sénégal (PRDC-VFS). Une forte délégation mauritanienne y a rejoint ses homologues sénégalais avec une mission claire : bâtir une feuille de route agropastorale commune pour transformer le potentiel de la vallée en emplois massifs pour les jeunes.
Financé par la Banque mondiale, le PRDC-VFS ne se contente pas de financer des projets isolés. Il déploie sa stratégie autour de trois piliers fondamentaux : le renforcement de la résilience communautaire et de l’inclusion, le financement d’investissements prioritaires pour la connectivité territoriale, et une gouvernance axée sur la coordination régionale et le partage des connaissances.
L’IPAR et la SAED à la manœuvre : Le diagnostic chirurgical
Si la vallée possède des terres fertiles uniques, son décollage économique reste entravé par des nœuds structurels majeurs : de la maîtrise de l’eau à l’accès aux intrants de qualité, en passant par le manque d’infrastructures de stockage, de transformation et des circuits de commercialisation grippés.
Pour y remédier, le projet a confié une vaste étude de cartographie à l’Institut panafricain pour la citoyenneté, les consommateurs et le Développement (IPAR), appuyé par l’expertise technique de la SAED. L’ambition est claire. Il s’agit de ne plus saupoudrer les financements, mais cibler les maillons faibles.
« Au travers du diagnostic, on se rend compte que pour beaucoup de chaînes de valeur, on n’a pas besoin d’intervenir sur toute la chaîne. Il y a juste quelques maillons qui ont des problèmes, et c’est sur ces leviers qu’il faut appuyer pour que ces projets aient de l’impact », a résumé Djibril Diop, conseiller technique au ministère sénégalais de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage.
Quatre filières sous la loupe des experts
Durant ces deux journées d’intenses travaux, les équipes multidisciplinaires venues des deux pays ont passé au crible quatre secteurs hautement stratégiques, identifiés comme les moteurs essentiels de la transformation économique de la région. Le développement du pôle céréalier fait l’objet d’une attention toute particulière, avec une priorité stratégique absolue accordée à la consolidation de la filière du riz, qui constitue la base de la sécurité et de la souveraineté alimentaire des populations vivant des deux côtés du fleuve. La dynamisation de l’horticulture à forte valeur ajoutée vise à restructurer en profondeur et à sécuriser les marchés de cultures de grande consommation comme l’oignon, la tomate, le gombo et le piment, afin de réduire les pertes après récolte et de maximiser les gains des producteurs. La modernisation de l’économie pastorale s’articule autour de la restructuration de la filière du lait, de la valorisation commerciale des petits ruminants, ainsi que de la sécurisation de la production et de l’approvisionnement en fourrage, un enjeu crucial pour sédentariser l’élevage et limiter les conflits liés à la transhumance. L’activation d’un hub dédié au secteur privé et à l’emploi cherche à favoriser l’intégration et le renforcement des capacités des PME locales, une condition indispensable pour structurer le marché et garantir l’insertion professionnelle durable des jeunes au sein même de leur terroir.
Pour Papa Sara Ndiaye, secrétaire permanent au ministère des Infrastructures, l’heure est au pragmatisme. « Il s’agit véritablement d’aller de la phase de diagnostic à la phase de mise en œuvre », a signalé M. Ndiaye.
Au-delà des infrastructures : Le défi crucial de la pérennisation
Le coordonnateur du PRDC-VFS, Mamadou Diedhiou, a tenu à mettre en garde les participants. Pour lui, « construire des infrastructures ne suffit pas ». Le véritable défi de la sous-composante 2b du projet réside dans la durabilité des équipements et l’accès à des financements adaptés.
Il est impératif de concevoir des modèles économiques locaux capables de prendre en charge la maintenance, la gestion et le renouvellement des équipements construits. De plus, les groupements de producteurs et les PME de la vallée doivent pouvoir accéder à des lignes de crédit flexibles, conçues pour s’adapter aux cycles des saisons agricoles et aux réalités du terrain.
Le fleuve Sénégal, un espace de solidarité transfrontalière
Cet atelier de Saint-Louis consacre une véritable rupture géopolitique et économique. Le fleuve Sénégal n’est plus une barrière politique, mais un espace commun de co-développement économique et de solidarité face aux chocs climatiques. L’avenir de la souveraineté alimentaire de Nouakchott et de Dakar passe inévitablement par la fluidification de leurs échanges commerciaux et la complémentarité de leurs filières.
En réaffirmant l’engagement de son équipe à traduire immédiatement ces conclusions en chantiers concrets, Mamadou Diedhiou a tracé la ligne d’horizon : faire de la vallée du fleuve Sénégal le moteur de la souveraineté alimentaire et de l’emploi des deux pays.



