Cheikh Saloum Kane (STS) brise le silence : « Nous faisons tout le travail à leur place et nous payons»

Les quais du Port Autonome de Dakar (PAD), habituellement bouillonnants d’activité, affichent aujourd’hui un visage hideux. Véritable poumon économique du pays et principale porte d’entrée des marchandises pour toute l’Afrique de l’Ouest, l’infrastructure traverse une zone de fortes turbulences. Au cœur de la tempête, un homme monte au créneau pour porter la voix des professionnels asphyxiés : Cheikh Saloum Kane, Secrétaire général du Syndicat des Transitaires du Sénégal (STS). À travers un réquisitoire sans concession, il dépeint le tableau noir d’un géant économique au bord de l’asphyxie.
L’onde de choc d’une crise mondiale sur les quais de Dakar
Le ralentissement du trafic est désormais visible à l’œil nu et Cheikh Saloum Kane en suit les effets au quotidien. Les navires de commerce se font rares, conséquence directe des conflits armés en mer Rouge qui forcent les armateurs à dérouter leurs flottes par le cap de Bonne-Espérance. Ce détour de plusieurs milliers de kilomètres rallonge les délais de livraison de plusieurs semaines et fait exploser les coûts de fret.
Sur le terrain, la situation devient intenable pour les commerçants locaux. Le secrétaire général du STS rappelle que de nombreux opérateurs sénégalais attendent encore des commandes passées bien avant la fête de la Tabaski, sans aucune visibilité sur l’arrivée de leurs conteneurs. Pour ne rien arranger, la léthargie saisonnière liée aux vacances commerciales freine l’activité, et la communauté portuaire n’attend désormais aucun sursaut avant les préparatifs des grands rassemblements religieux du Magal de Touba et du Gamou de Tivaouane.
Le coup de gueule contre les « facturations sauvages »
Au-delà de la crise internationale, c’est la gestion interne du port qui cristallise la colère du leader syndical. Cheikh Saloum Kane dénonce avec véhémence le comportement de certaines lignes maritimes qui ignorent superbement les arrêtés ministériels encadrant les tarifs.
En l’absence de régulation efficace, des opérateurs imposent leurs propres barèmes. Le syndicat cible notamment les pratiques entourant l’Orbus Infinity, qualifiées de totalement illégales. Le STS exige le strict retour à un règlement des frais par connaissements (BL) et non par conteneurs.
L’exaspération de Cheikh Saloum Kane est totale face à cette injustice :
« Nous faisons tout le travail à leur place et nous payons. »
Le leader des transitaires prévient que cette situation de non-droit apparent pénalise directement le panier de la ménagère. Ces taxes induites et ces surcoûts sont répercutés mécaniquement tout au long de la chaîne logistique : du transitaire au grossiste, puis du grossiste au détaillant, pour finir par asphyxier le pouvoir d’achat des ménages sénégalais.
Le mirage de la digitalisation et le spectre de nouvelles taxes
La modernisation du Guichet unique portuaire, tant vantée par les autorités pour dématérialiser les procédures douanières, peine à convaincre le patron du STS. Sur le terrain, la lenteur administrative reste la règle. Pour fluidifier les opérations, il réclame d’urgence l’installation d’une caisse de paiement de proximité, au plus près des zones de déchargement.
Selon Cheikh Saloum Kane, si les conditions étaient optimales, l’attente des usagers serait drastiquement réduite :
« Chaque dossier devrait pouvoir être réglé en vingt à trente minutes. »
La réalité est tout autre. Les délais s’étirent sur des jours, accumulant de lourds frais de surestaries (pénalités d’immobilisation des conteneurs) au détriment des importateurs. Pour aggraver ce tableau financier, le géant mondial du transport maritime Maersk appliquera une nouvelle surcharge de manutention à l’importation s’élevant à 250 dollars (environ 151 250 FCFA) par conteneur, menaçant de tendre un peu plus les flux financiers du secteur.
Des infrastructures en ruine et un appel à l’aide
Sur les terminaux, le constat technique dressé par le syndicaliste est tout aussi alarmant. Il décrit un matériel de manutention vétuste et totalement inadapté aux exigences d’un hub moderne. Les grues tombent régulièrement en panne, les portiques sont défaillants et les voies de circulation internes du port sont gravement dégradées. Ce sous-équipement ralentit considérablement la cadence des dockers et expose les marchandises à des risques importants de dégradation.
De plus, le flou entourant la délimitation géographique du périmètre portuaire engendre des conflits permanents entre les transporteurs et les exploitants d’entrepôts extérieurs lors de la facturation des trajets.
Face à ce qu’il qualifie de faillite systémique, Cheikh Saloum Kane ne veut plus de promesses mais réclame des réformes structurelles immédiates : la mise en conformité stricte des facturations, le renouvellement des engins de levage et la réévaluation de la solvabilité des opérateurs. Pour tenter de désamorcer l’engorgement des tribunaux, un Comité national de médiation maritime et portuaire a été mis en place avec pour objectif de régler à l’amiable 90 % des litiges commerciaux.
Sollicitée à plusieurs reprises pour répondre aux accusations portées par le Secrétaire général du STS, la direction du Port Autonome de Dakar, par l’intermédiaire de son pôle communication, a choisi de garder le silence.
À l’heure où le Sénégal réaffirme son ambition de devenir le carrefour logistique incontournable de la sous-région, le cri d’alarme de Cheikh Saloum Kane rappelle l’urgence d’agir avant que le port ne reste définitivement bloqué à quai.



